
Génération méprisée, mais génération éveillée ! Rendez-vous le 6 octobre
On prête à François Mitterrand cette phrase prononcée en 1968 : "Si la jeunesse n'a pas toujours raison, la société qui la méconnaît et qui la frappe a toujours tort".
Le double (et interminable) quinquennat d’Emmanuel Macron va-t-il se finir comme il a commencé avec les gilets jaunes ? Dans la répression brutale d’un mouvement social, avec son lot de blessés et d’éborgnés ?
Il faut tout d’abord parler du fond et de la réalité des lycées. Les cyniques donneurs d’ordre "les lycéens doivent étudier", devraient être ravis , car précisément ils veulent des professeurs ! Mais les données sont terribles. Le gouvernement vient de supprimer 4 000 postes d’enseignants. À la rentrée 2026, il manquait au moins un professeur dans plus de 50% des collèges et lycées publics. À la rentrée 2025, les classes comptaient en moyenne 30,2 élèves en lycée général et technologique, alors qu’elles étaient de 27,7 élèves par classe en 2010. Pourtant la démographie est en baisse ! La France est le pays avec les classes les plus chargées sur 27 pays de l’Union Européenne. Macron a supprimé depuis 2017 environ 10 000 postes d’enseignants. Il y a 7 800 infirmières (- 28 % en 10 ans) pour 12 millions d’élèves, soit une infirmière pour 1 543 élèves. Il y a 1 psychologue pour 1 000 élèves en collège et au lycée. Un collège ou lycée sur trois manquait d’au moins un assistant d’éducation (AED). Il n’y a pas de grille salariale nationale qui permette une revalorisation des AED. Le temps de travail des assistants d’éducation peut donc aller jusqu’à 42 heures par semaine. 99 % des collégiens et lycéens disent être épuisés en fin de journée de cours. 87 % d’entre eux jugent leur emploi du temps "chargé ou surchargé". 22 % n’ont qu’une demi-heure pour déjeuner. Les lycéens étudient dans des établissements insalubres. 2/3 des personnels de l’Éducation nationale estiment que leur établissement n’est pas en bon état. 20 % du parc scolaire est vétuste. La moitié des établissements ont des infiltrations et de l’humidité. 43 % des établissements ont des défauts d’aération (ouvrants défectueux, absence de ventilation…). 70 % des établissements scolaires sont amiantés. 90 % des collèges et lycées français sont des passoires thermiques. Dans 63 % des établissements, les températures ont dépassé les 30 °C et 55 % des collèges ont déjà connu des températures inférieures à 18 °C dans leurs classes. Et malgré cet état des lieux sommaire, on apprend que le gouvernement Lecornu veut encore supprimer 250 millions d’euros supplémentaires au budget de l’Éducation nationale dans le prochain budget.
Alors que les lycéens se mobilisent pour des moyens et des conditions d’étude dignes, le pouvoir leur répond par une répression stupéfiante. Cette génération est considérée comme un problème d’ordre public. Plutôt que d’entendre le ministre de l’Education, nous avons droit au ministre de l’Intérieur avec ses statistiques quotidiennes sur les interpellations, les gardes à vue, les blessés. Et madame Pécresse a déjà chiffré le montant des dégâts, alors que chaque année elle n’assure même pas l’entretien courant
Certes, pas plus que les piquets de grève, bloquer son lycée est juridiquement illégal. Oui, souvent, des détériorations matérielles sont à déplorer. Oui aussi, des jeunes provoquent la police. Ce n’est pas acceptable et cela doit être dénoncé. Mais cela ne justifie pas non plus le niveau de violence de la réponse de l’État. Un peu partout en France, depuis lundi, des charges violentes des forces de l’ordre, des clefs de bras et d'étranglement, des gaz lacrymogènes, des grenades de désencerclement et même des tirs de LBD. Ces répressions filmées attisent la mobilisation. Le ministre de l'intérieur se félicite de l'extrême "proportionnalité" des interventions policières. Imaginez les dégâts s'ils ne s'étaient pas retenus !
On doit pouvoir discuter avec les lycéens sur leurs méthodes, leurs excès, leurs erreurs. Mais quelle démocratie prétend apprendre la citoyenneté par la force ? On leur répète qu’ils sont l’avenir de la République. Il serait temps de les considérer aussi comme son présent.
Une démocratie ne peut exiger la confiance de ceux qu’elle refuse d’entendre. Lorsque des heurts se produisent entre policiers et manifestants, c’est toujours l’État, et lui seul, qui définit le niveau de violence. Le curseur choisi par le gouvernement Lecornu pour tenter de tuer dans l’œuf la mobilisation des lycéens en dit long sur le choix continu de la répression comme unique réponse aux revendications sociales, d’où qu’elles viennent.
Cette génération a grandi dans l’effroi de la pandémie de Covid et des confinements, elle vit aujourd’hui dans l’angoisse du réchauffement climatique, sur fond de guerre et de crise globale affectant directement le quotidien des familles aux fins de mois impossibles à boucler.
Contre toutes les simplifications, pourquoi refuser d’admettre que personne ne déclenche une grève générale, ni n’instrumentalise une lutte massive. Un mouvement social n’est ni prévisible, ni manipulable, ni par les syndicats, ni par les partis. Leur place est autre : aider à l'organisation de la lutte, transmettre l’histoire et des savoir-faire, débattre dans le mouvement sur les suites sociales et politiques, négocier le cas échéant.
Loin du réel et du cumul des exaspérations sociales, l’oligarchie politique, économique et médiatique est très inquiète. Depuis leurs palais, ils se rassurent un peu en dénonçant la main de "LFI et ses proxys de l’ultra-gauche".
Le mouvement lycéen est à la fois sérieux et pragmatique. Il s'enclenche sur des revendications simples et claires : on veut des profs et on veut des conditions d’études normales ; on veut des emplois du temps pour une vie de jeunes, on ne veut plus de Parcoursup et ses algorithmes incompréhensibles. Ce mouvement prend sa puissance dans un désir de vivre, d’être ensemble. Il s’ancre dans une révolte contre l’injustice sur fond d’angoisse face à l’avenir. Cette vitalité et ce stress, tous les jeunes le connaissent, toutes les familles le partagent.
Les seuls discours qu’on leur déverse les enfoncent. Ils seraient abrutis par leurs réseaux sociaux et de plus en plus nuls ! Il va faire très chaud, l'eau peut manquer mais l’urgence absolue serait de brimer leurs parents pour rembourser la dette. La retraite ? Même pas en rêve. Les boulots ? Détruits par l’IA. La police ? Hostile mais très peu sanctionnée. Franchement, comment ne pas partager ces inquiétudes ?
La révolte, quand on a 15 ans, ça part dans tous les sens. Tous ceux qui ont des ados à la maison savent que c'est compliqué de calmer une colère. Comment imaginer que la police montée, les LBD, les sanctions de la justice, les lycées fermés et les cours en visio produiront autre chose que de la révolte décuplée ?
Les syndicats donnent un rendez-vous mardi 6 octobre. Il importe que ces moments de soutien soient réussis pour que la société n’en conclut pas qu’il faut davantage de police et d’autorité, mais davantage d’avenir et d’égalité.