
Violences et crimes sexuels : Face aux faits accablants, l’urgence d’agir et de punir
A la une du journal Le Monde ce week-end deux articles qui interpellent sur le même sujet des violences et des crimes sexuels.
1/ Après la mort de le petite Lyhanna, dont le corps a été retrouvé le 11 juin dernier, le journal publie les extraits d’un courrier adressé par le ministre de la justice, Gérald Darmanin, à son homologue de l’intérieur, Laurent Nuñez. Le document ne fait que douze pages, mais il est accablant. Il synthétise les remontées d’informations établies par 37 parquets généraux sur le stock de dossiers (85 047 plaintes) en cours de traitement concernant des violences sexuelles et des atteintes aux mineurs dans notre pays. Les défaillances relevées au niveau de la police, de la gendarmerie et des tribunaux sont énormes : manque d’effectifs chronique, défaut de traçabilité des procédures, dossiers "perdus", priorisation incertaine ou défaillante, enquêtes en déshérence, personnels mal formés, investissement professionnel parfois insuffisant, obsolescence des outils informatiques…
2/ L’autre article porte "sur les traces de Jeffrey Epstein à Saint-Tropez". C’est ici que l’américain, mort en prison aux Etats-Unis en août 2019, avant d’avoir été jugé pour les multiples crimes sexuels dont il était accusé, se rendait presque chaque été. Comme à Paris, où il possédait un appartement, cette ville, fréquentée par les stars, les milliardaires, certains politiques et les aspirantes mannequins, a servi de base à ses crimes sexuels. Les centaines de documents judiciaires américains et français ainsi que des témoignages retrouvés ou recueillis par Le Monde (échanges d’e-mails, photos d’archives et récits de victimes) posent la question des complicités directes et de la permissivité de l’atmosphère dont l’homme a pu bénéficier à Paris, comme alors Saint-Tropez. Une où des enquêtes sérieuses ont-elles été ouvertes sur ces trafics sexuels documentés ? Quelles possibilités ont-elles d’aboutir à l’encontre des personnes de ce réseaux actifs et complices de crimes sexuels ?
Hélas, les carences scandaleuses révélées dans le premier article font craindre que les révélations du second article se perdent et s’oublient. Quant aux mesures d’urgences à prendre pour palier à la situation accablante au sein de la gendarmerie, la police et la justice, chacun voit bien hélas qu’elles vont se perdre en grandes déclarations et en mesurettes à l’approche de l’élection présidentielle de mai 2027.
A lire ci-dessous l’intégralité des deux articles publiés sur le site LeMonde.fr. Pour ceux qui ont un abonnement, voici les liens ICI et LA
Après la mort de Lyhanna, les rapports explosifs des magistrats sur les enquêtes pour atteintes sexuelles aux mineurs
Dossiers à l’« abandon » ou « perdus », personnels mal formés : un courrier adressé par le ministre de la justice, Gérald Darmanin, à son homologue de l’intérieur, Laurent Nuñez, révélé par « Le Monde », dévoile les graves défaillances dans la prise en compte des violences faites aux mineurs.
Le document ne fait que douze pages, mais il est accablant. Il dresse le catalogue des graves dysfonctionnements, sur fond de désorganisation des services d’enquête, dans la prise en compte des violences sexuelles et des atteintes aux mineurs à travers le pays. Signé du garde des sceaux, Gérald Darmanin, et adressé au ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, le 29 juillet, ce courrier, révélé par Le Monde, synthétise les remontées d’informations établies par 37 parquets généraux sur le traitement de ce contentieux après le désastre de l’affaire autour de la mort de Lyhanna.
Le 4 juin, le corps de cette collégienne de 11 ans, qui avait disparu cinq jours plus tôt à Fleurance (Gers), avait été découvert à Puycasquier, à une quinzaine de minutes de route. Pour ces faits, Jérôme Barella, 41 ans, déjà visé par plusieurs plaintes pour des infractions à caractère sexuel sur des mineurs, a été mis en examen pour viol et meurtre, le 15 juillet. L’affaire avait révélé de graves manquements au sein de la justice et de la gendarmerie avec, notamment, l’absence de prise en compte des plaintes déposées contre le suspect avant la mort de la jeune fille.
A la suite de ces révélations dévoilant l’étendue des carences dans la prise en charge des victimes mineures, une vive émotion s’était emparée du pays, mettant le gouvernement sous pression. Le ministre de la justice, Gérald Darmanin, avait alors exigé un audit sur le stock de dossiers, qui avait révélé l’existence de 85 047 plaintes en cours de traitement pour violences sexuelles sur mineurs en France.
Ce recensement avait donné lieu à des échanges et des visites des procureurs dans les commissariats et les brigades de gendarmerie. Sur la base des rapports établis par ces derniers, les procureurs généraux ont centralisé les informations glanées par les parquets de leur ressort et transmis leurs propres comptes rendus au garde des sceaux. « Les 37 rapports qui m’ont été adressés, écrit Gérald Darmanin, dépassent largement l’exercice de décompte : ils dressent l’état des moyens d’enquête et efforts judiciaires consacrés à ce contentieux. »
Vétusté d’un logiciel
Manque d’effectifs chronique, défaut de traçabilité des procédures, priorisation incertaine ou défaillante, enquêtes en déshérence, investissement professionnel parfois insuffisant, « y compris dans les unités spécialisées », enquêteurs peu ou mal formés : la liste de ces déficiences, dans une matière censée mobiliser toute l’attention des pouvoirs publics, donne le vertige.
A commencer par le volumineux « stock fantôme », ces dossiers non répertoriés par la justice faute de lui avoir été transmis. Les écarts entre le nombre de procédures dont les parquets ont connaissance et celles détenues par les services de police et de gendarmerie sont affolants. A Nîmes, ce sont ainsi 1 275 procédures « fantômes » qui ont été découvertes (875 pour la police, 400 pour la gendarmerie). A Caen, elles sont au nombre de 905. A Agen, « un nombre important de procédures en cours dans les services d’enquête n’avaient donné lieu à aucune information du parquet ». « Pratique trop largement dévoyée », la transmission des dossiers d’une unité à une autre, sans passer par le parquet local, rend leur suivi « complexe, voire impossible », cingle le document.
Ce défaut de traçabilité prend parfois d’autres formes, en raison d’un manque d’organisation ou par négligence. A Bourges, par exemple, une quinzaine de procédures ont été « purement et simplement perdues », note le courrier, tandis qu’à Ajaccio, certaines plaintes n’ont pas fait l’objet d’un signalement immédiat au parquet, alors qu’elles doivent être systématiquement portées à sa connaissance.
Autre lacune constatée : l’obsolescence des outils informatiques. Celle du logiciel de rédaction de procédure pénale de la police nationale peut ainsi tout bonnement nuire au traitement rapide des dossiers en entraînant « la rematérialisation de nombreuses procédures pourtant nativement numériques ». Pour le dire autrement, il contraint les enquêteurs à imprimer des centaines de pages initialement disponibles sous format numérique.
En cause, la vétusté d’un logiciel, dont une nouvelle version, en préparation depuis 2016, n’est toujours pas viable malgré un coût pharaonique de près de 260 millions d’euros – en comptant les heures perdues par les enquêteurs –, établi par la Cour des comptes. A Chambéry, « faute de traçabilité efficiente assurée par les logiciels des services, perfectibles voire inopérants, certaines procédures ne sont pas localisées [dans un service identifié], voire déclarées perdues ».
Une solution semble pourtant à portée de main : le déploiement de « bureaux d’ordre », sur le même modèle que ceux de la gendarmerie. Généralisés depuis janvier 2016, ils permettent de passer en revue des procédures en stock et donnent satisfaction aux magistrats, même si, dans le cas de Lyhanna, ils ne semblent pas avoir pleinement fonctionné. De manière générale, la gendarmerie apparaît, dans la majorité des rapports adressés au garde des sceaux, mieux organisée et mieux formée que la police sur le contentieux des violences faites aux mineurs.
4 000 dossiers pour six enquêteurs
La question de la formation apparaît d’ailleurs centrale, qu’elle soit absente, incomplète ou mal mise en œuvre. A Saint-Brieuc, seuls une enquêtrice de gendarmerie et huit policiers sont formés aux auditions « Mélanie », ce protocole de recueil des témoignages d’enfants, qui répond à un cadre précis.
Plus grave, à Bordeaux, un réserviste procédait « à des auditions d’enfants de moins de 10 ans » par téléphone ; à Besançon, le rapport relève « la persistance d’auditions de mineurs victimes mal faites, avec des questions fermées ou des observations déplacées ». A Paris, les procureurs soulignent « une part significative de dossiers [qui] avaient fait l’objet d’investigations très insuffisantes, voire d’aucune investigation ».
Ces manquements s’aggravent encore en raison de l’asphyxie des services. A la direction interdépartementale du Calvados, le portefeuille d’un enquêteur du groupe mineurs s’établit ainsi entre 130 et 140 procédures. Une situation presque enviable, si l’on considère qu’à Amiens, trois enquêteurs se débattent « avec plus de 300 dossiers chacun ». Au Mans, six enquêteurs du groupe de protection des familles se partagent… 4 000 dossiers. A Grasse (Alpes-Maritimes), la suppression de la brigade des mineurs, en 2022, a privé les parquets « d’équipes d’enquêteurs aguerris ». A Rouen, 17 d’entre eux se consacrent aux dossiers d’atteintes aux mineurs, alors qu’il en faudrait une soixantaine, un déficit en moyens humains connu depuis 2010.
Conséquence : au commissariat d’Arras, un quart des postes sont vacants ; à Vienne (Isère), les fonctionnaires expérimentés ont tous demandé une mutation. Quant à Strasbourg, le stock a été réparti « aux enquêteurs de services qui ne sont pas forcément spécialisés », posant « la crainte du manque de qualité des enquêtes ». Les enquêteurs « débordés » font ainsi état de leur « ras-le-bol » et d’un « total découragement », comme à Dijon, ce qui se perçoit dans les chiffres : en zone police, la moitié des procédures y sont traitées depuis plus d’un an, quand les trois quarts des dossiers ont moins de six mois en zone gendarmerie.
Circonstance aggravante aux yeux des magistrats à l’origine de cette remontée d’informations : à plusieurs reprises, certains responsables policiers ont catégoriquement refusé de leur transmettre l’état précis des effectifs alloués à la lutte contre les violences faites aux mineurs. Est-ce en raison de ces difficultés à pourvoir des postes ? Certains dossiers aixois n’ont en tout cas fait l’objet « d’aucun acte d’enquête depuis la plainte ou l’acte de saisine du parquet » et, à Basse-Terre (Guadeloupe), « des procédures de plus de trois ans, avec auteur identifié ou identifiable » se trouvent en « total abandon ».
La réforme Darmanin mise en cause
Au sein de la police, on souligne volontiers la responsabilité de la réforme d’ampleur mise en œuvre en 2024 par Gérald Darmanin, alors ministre de l’intérieur. En fusionnant les services sous la direction d’un seul et même chef dans chaque département, la police judiciaire aurait perdu de son efficacité, désormais employée à des missions éloignées des enquêtes.
A Tours, note ainsi le rapport, la hiérarchie policière fait « manifestement primer des priorités locales, notamment d’ordre public, dans la répartition des procédures et l’affectation des effectifs ». A Montpellier, le transport des enquêteurs en dehors de leur ressort, pour mener des surveillances ou procéder à des auditions de témoins, « se heurte parfois au refus de leur hiérarchie ».
Aux yeux de plusieurs policiers interrogés par Le Monde à différents niveaux de la hiérarchie, les observations des magistrats relèvent d’une stratégie de « contre-feu », alors que le fonctionnement de la justice a également été mis en cause après la mort de Lyhanna. « Les errements du système judiciaire sont minimisés, voire tus », estime l’un d’eux. Selon ce responsable d’un service d’enquête territorial, « certains procureurs ne tiennent pas à jour leurs propres procédures et, au moment de l’audit commandé par [Gérald] Darmanin, ils ont expressément demandé de rouvrir des enquêtes qu’ils avaient eux-mêmes classées sans suite, parfois contre l’avis des enquêteurs, pour se couvrir ».
Sollicité, le ministre de l’intérieur a fait savoir, par le biais de son entourage, qu’il regrettait « la fuite prématurée de ce document », un « document de travail en cours d’expertise par ses services, qui s’appliquent à élaborer des solutions avec rigueur et pragmatisme ». Le cabinet du garde des sceaux, quant à lui, n’a pas répondu aux sollicitations du Monde.
D’après les termes du courrier adressé à Laurent Nuñez, Gérald Darmanin propose « l’ouverture rapide de travaux conjoints entre [les] deux ministères, notamment par le biais d’une rencontre le 3 septembre, afin d’échanger sur ces remontées et leur pertinence, et d’engager un échange constructif avec l’ensemble des services ». Il en faudra sans doute bien davantage pour apaiser la colère des associations de victimes et de leurs familles, qui dénoncent de longue date les défaillances chroniques de l’Etat dans la prise en charge des violences faites aux mineurs.
Antoine Albertini
Sur les traces de Jeffrey Epstein à Saint-Tropez, l’autre lieu de prédation du financier américain en France
L’homme d’affaires se rendait presque chaque été dans la commune du Var, haut lieu saisonnier des industries de la mode et du luxe. Comme à Paris où il possédait un appartement, cette ville, fréquentée par les stars, les milliardaires et les aspirantes mannequins, a servi de base à ses crimes sexuels.
Sur une pellicule numérique perdue au milieu des millions de documents issus du dossier Jeffrey Epstein, et publiés le 30 janvier par l’administration Trump, des photos de vacances surgissent entre des dizaines de clichés de très jeunes femmes dénudées et celles d’un voyage au Maroc pour le mariage du roi Mohammed VI, en compagnie de l’ancien président américain Bill Clinton (1993-2001). Sur ces souvenirs ensoleillés datant de 2002, on suit le financier américain et prédateur sexuel, alors âgé de 49 ans, se baladant en tenue légère, pantalon et t-shirt, ou assis, torse nu, sur la plage près d’un jet-ski échoué au bord de l’eau, avec son amie et complice, la Franco-Britannique Ghislaine Maxwell.
Ces images de sable fin, de mer bleu azur et de transats, de yachts et d’étals de marché dessinent un paysage familier pour l’observateur français, encore plus reconnaissable quand surgit un port avec son clocher surplombant des façades colorées. Un panneau bleu et blanc pris en gros plan indique une adresse précise, « Place aux herbes » : Jeffrey Epstein est à Saint-Tropez, comme le confirment les légendes des photos extraites du CD-ROM. Avec Ghislaine Maxwell, il a loué cet été-là, du 29 juin au 20 juillet 2002, une magnifique villa, nommée « Mirage », à 100 000 euros la semaine.
Dans la célèbre commune du Var, l’Américain, mort en prison aux Etats-Unis en août 2019, avant d’avoir été jugé pour les multiples crimes sexuels dont il était accusé, avait des habitudes bien ancrées. Il s’y rendait presque chaque année, la plupart du temps pendant la période estivale, si bien que Saint-Tropez apparaît comme le deuxième endroit préféré en France d’Epstein, après Paris, où il avait acquis en 200é un immense appartement avenue Foch, dans le 16e arrondissement. Deux lieux ayant servi de base à ses crimes sexuels sur le territoire français.
Les « Epstein Files » témoignent de la fréquence de ses séjours à Saint-Tropez, et plus généralement sur la Côte d’Azur. Le 20 mai 2004, il est ainsi invité à la fête d’anniversaire du top-modèle Naomi Campbell qui doit se tenir dans le village. En octobre 2014, un couple canado-néerlandais de domestiques haut de gamme, lui manageur de yacht et elle concierge, lui envoie un CV afin de travailler pour lui à Saint-Tropez. En juin 2015, Epstein demande à un ami italien s’il s’y trouvera bientôt. Le 3 juin 2016, le financier américain échange avec Karyna Shuliak, sa dernière compagne, sur des locations de villas à Saint-Jean-Cap-Ferrat (Alpes-Maritimes). Deux jours plus tard, celle-ci lui transfère l’e-mail d’une agence immobilière pour une réservation à 300 000 euros le mois.
Comment le milliardaire, qui aimait tant mélanger réseaux d’affaires, fréquentations culturelles et proies sexuelles, aurait-il pu rester insensible à Saint-Tropez ? Ce havre de fête, de luxe et de business, haut lieu estival des industries de la mode et du divertissement, est depuis les années 1960 le carrefour incontournable où se croisent les mondes entre lesquels Epstein adorait naviguer, le rendez-vous saisonnier des petites et grandes fortunes, de la jet-set internationale et des intermédiaires en tout genre, des vedettes établies et des starlettes en devenir.
Un prétendu « bus scolaire »
A peine sorti de détention, le 22 juillet 2009, après avoir purgé une peine de semi-liberté de treize mois en Floride pour « sollicitation de prostitution » et « incitation à la prostitution de mineure », il écrit à une connaissance pour lui dire qu’il est « libre et à la maison ». La destinataire, une certaine « P », répond dans la foulée : « Félicitations ! Je suis à Saint-Tropez sur le bateau de Denise Rich [musicienne et philanthrope américaine] avec mon petit copain. Peggy [Siegal, puissante attachée de presse américaine et amie d’Epstein] séjourne aussi sur le bateau. » Un échange significatif de l’entremêlement des intérêts professionnels et privés qui faisait la marque du richissime super-consultant.
Comme l’appartement de l’avenue Foch, à Paris, sa résidence à New York ou son île privée dans les Caraïbes, la station balnéaire du Var, destination phare pour les aspirantes mannequins ou comédiennes, n’était pas seulement un lieu de repos ou de réseau pour Epstein, mais aussi un site de recrutement de jeunes femmes à des fins d’accaparement sexuel, comme le montrent des centaines de documents judiciaires américains et français ainsi que des témoignages retrouvés ou recueillis par Le Monde. Ces échanges d’e-mails, photos d’archives et récits de victimes posent la question des complicités directes dont l’homme a pu bénéficier ainsi que la permissivité de l’atmosphère dans laquelle baigne alors Saint-Tropez.
Ce climat très particulier repose notamment sur les innombrables soirées organisées dans les clubs de la commune, les villas privées ou les bateaux mouillant au large, à l’intérieur desquelles les jeunes femmes venues du monde entier semblent être considérées par Epstein et ses correspondants comme une commodité au même titre que le champagne et la nourriture. Dans un e-mail du 18 juin 2011, Tancredi Marchiolo, un dirigeant italien de fonds spéculatif, l’invite à un événement : « 15 juillet, “Ladies party” de Goga Ashkenazi [une femme d’affaires kazakhe] à Saint-Tropez, tu veux venir ? J’y vais avec Beth, la mannequin de New York, et une de ses copines. Il y aura plein de filles. Ciao. »
Un autre échange convoque la métaphore troublante d’un prétendu « bus scolaire » appartenant à Epstein, dont les victimes déclarées étaient très souvent des mineures, parfois âgées de moins de 15 ans, à Saint-Tropez. Le 13 mai 2010, Mark Fisher, un financier américain, lui raconte ainsi dans un courriel avoir fait un « drôle de rêve » : « On était au port de Saint-Tropez. Deux femmes du genre Janice Dickinson [ex-top-modèle américaine] t’entraînaient de force dans un Range Rover en criant “Jeffrey, Jeffrey !”, et je me retrouvais à surveiller ton bateau et ton bus scolaire. Tu avais l’air de bien t’amuser. :) MDR [mort de rire]. »
« Jeunes filles vulnérables »
L’importance de Saint-Tropez et de la Côte d’Azur dans le trafic sexuel mis en place par Epstein et ses acolytes chargés de l’approvisionnement de ce réseau est documentée dans le premier volet judiciaire français de l’affaire. Après le suicide du natif de New York, en 2019, une enquête préliminaire avait été ouverte par le parquet de Paris, qui s’est vite concentrée sur le rôle de Jean-Luc Brunel. Ami et associé d’Epstein, ce directeur d’agence de mannequins, autrefois gérant de Karin Models, était soupçonné d’être son principal rabatteur en France et en Europe.
Lui-même mis en examen pour viols sur mineur et harcèlement sexuel après avoir été accusé de violences sexuelles par 11 femmes, Jean-Luc Brunel s’est suicidé à la prison de la Santé à Paris, en février 2022, entraînant à l’époque la clôture de la procédure. Une nouvelle enquête a été ouverte en 2026 par le parquet de Paris après la publication des « Epstein Files » par le gouvernement américain.
En décembre 2020, le rapport d’enquête rédigé par les policiers français chargés du dossier, en fonctions à l’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP), affirmait que « Jean-Luc Brunel se servait des agences de mannequins au sein desquelles il avait travaillé pour avoir un accès facilité à des jeunes filles vulnérables dont il pouvait abuser à souhait. Cela lui permettait très vraisemblablement d’en faire profiter à titre principal sa relation professionnelle et amicale qu’était Jeffrey Epstein ».
De quoi corroborer des déclarations faites par l’ancien patron de l’agence Elite Model, John Casablancas (mort en 2013), dans un livre publié en 1995 par le journaliste américain Michael Gross, Model, The Ugly Business of Beautiful Women (« mannequin, le monde sordide des belles femmes », Perennial Editions, non traduit) : Jean-Luc Brunel « faisait prendre l’avion à toutes les filles de Karin Models vers Saint-Tropez pour le week-end. [Lui et ses amis] étaient bien connus pour traîner dans les clubs. Ils invitaient des filles et ils mettaient des drogues dans leurs verres. Tout le monde savait que c’étaient des types louches. » Des affirmations qui avaient été contestées par l’intéressé avant sa mort.
Figure de confiance
De la même façon, le rapport d’enquête de 2020 des policiers français cite Saint-Tropez comme l’un des lieux de prédation d’Epstein et de Brunel, sur la base de plusieurs témoignages. L’un d’eux vient de Virginia Giuffre, l’une des premières femmes à avoir dénoncé publiquement (dès 2011) les agissements du financier américain. Lors d’une audition judiciaire, elle affirmait avoir été contrainte, par Epstein et Ghislaine Maxwell, à avoir des relations sexuelles avec le propriétaire français d’une chaîne d’hôtels, qu’elle ne nommait pas, faute de s’en souvenir.
Cet épisode aurait eu lieu à Saint-Tropez, à l’occasion de la fête d’anniversaire de Naomi Campbell, probablement en mai 2001. Sur des photographies exhumées par la presse, notamment par le tabloïd anglais The Sun en 2019, une jeune fille ressemblant à Virginia Giuffre (qui s’est reconnue sur les images) apparaît sur un yacht avec Ghislaine Maxwell, Naomi Campbell et l’homme d’affaires italien Flavio Briatore, célèbre directeur d’écurie de formule 1. Après des années passées à dénoncer l’exploitation sexuelle dont elle a été victime, Virginia Giuffre s’est suicidée en avril 2025, à l’âge de 41 ans.
Un autre récit capital émane d’une Française, artiste reconnue, qui a raconté aux enquêteurs en 2019 avoir été victime d’un viol commis par Epstein dans sa résidence de New York en 2001. Elle avait fait sa connaissance à la fin des années 1990 à Saint-Tropez, alors qu’elle avait 16 ou 17 ans, lors d’une soirée à laquelle Epstein assistait avec Ghislaine Maxwell. Après cette fête, l’héritière ayant grandi dans la haute société britannique, fille du magnat des médias Robert Maxwell, entretient le contact avec l’adolescente, issue d’une famille pauvre et dysfonctionnelle, jusqu’à devenir une sorte de mentor lui ouvrant des portes à Paris.
« Ghislaine Maxwell te pose beaucoup de questions, elle joue la carte de la bienveillance. Des filles comme moi, à cet âge-là, sont impressionnées par des gens aussi érudits, charmants et séduisants, qui te montrent de l’intérêt », détaille cette femme d’une quarantaine d’années, rencontrée par Le Monde, qui ne souhaite pas que son histoire soit racontée en détail ni que son identité soit dévoilée. Devenue une figure de confiance, Ghislaine Maxwell la fait habilement glisser vers Epstein. « Elle en parlait comme de la huitième merveille du monde et en semblait très amoureuse. » Arrêtée aux Etats-Unis en 2020, Ghislaine Maxwell a été condamnée en 2022 à vingt ans de prisons pour crimes sexuels, dont trafic sexuel de mineures. Elle est incarcérée au Texas.
De Saint-Tropez, lieu dont elle a fréquenté les fêtes dès l’âge de 15 ans, cette femme rencontrée par Le Monde parle comme d’un « carrefour de rencontres improbables, où se mêlaient de l’amour, des événements, de la prostitution et beaucoup d’abus » sur les jeunes femmes rêvant à des carrières dans le cinéma, la mode ou la télévision. « Il y avait des rabatteurs dans les hôtels, souvent des personnes drôles et charismatiques, des intermédiaires qui organisaient les fêtes en présence de stars et qui y envoyaient des gamines de 14-15 ans… Saint-Tropez n’aurait jamais pu vivre sans ce vernis. C’est ce que la ville vendait. »
Ce récit est d’autant plus crédible qu’il a été en partie confirmé par le majordome historique d’Epstein à Paris, Valdson Vieira Cotrin, qui s’est mis au service de l’Américain à partir de 2001. Interrogé par l’OCRVP le 26 septembre 2019, cet employé de maison de nationalité brésilienne a assuré qu’il avait fait la connaissance de cette femme à Saint-Tropez à l’été 2002 lors d’un long séjour sur place de son employeur. « Au cours de ce mois, il y avait beaucoup de jeunes femmes, mais toutes étaient majeures. II y avait un ballet incessant de jeunes femmes qui arrivaient et repartaient tous les deux ou trois jours », a déclaré Valdson Vieira Cotrin.
Méthodes de prédation
Un autre personnage de cette gigantesque affaire, lui aussi soupçonné d’avoir joué un rôle de rabatteur, est lié dans les correspondances électroniques d’Epstein à la ville de Saint-Tropez. Il s’agit de Daniel Siad, un agent de mannequins à la double nationalité suédoise et algérienne ayant travaillé en France.
Dans des échanges datant des 19 et 20 juillet 2014, Siad et Epstein parlent de multiples « filles » que le premier dit « avoir » sous la main pour les présenter au second, parmi lesquelles deux Suédoises, deux Françaises, une Slovaque, une Russe et une Chinoise. La conversation fait suite à une remarque déçue d’Epstein, qui semble alors loin de France et paraît renoncer à un voyage prévu à Paris : « Je comprends que la plupart des filles ou beaucoup sont parties à Saint-Tropez ou en vacances… Trop tard. Je viendrai plutôt fin août alors. »
Visé par plusieurs plaintes pour des violences sexuelles, déposées après la publication des « Epstein Files » en janvier, Daniel Siad a été retrouvé mort à son domicile de Colombe (Haut de Seine) le 20 juillet 2026. Une enquête en recherche des causes de son décès est en cours.
Les documents américains permettent de mettre au jour une des méthodes de prédation d’Epstein, à Saint-Tropez comme ailleurs : utiliser les jeunes femmes rencontrées à l’aide de son réseau pour en trouver d’autres. En témoigne une correspondance avec Ramsey Elkholy, ancien recruteur dans le monde du mannequinat et l’un des recruteurs possibles d’Epstein, selon une enquête du Washington Post. Le 11 août 2011, Epstein lui fait savoir qu’il est en France pour le mois. Elkholy, lui, est à Riga, la capitale de la Lettonie, où, précise-t-il dans un courriel plein de sous-entendus, « les filles sont superbes, j’en ai rencontré une nouvelle hier, je ne peux pas partir… » Il lui parle surtout d’une mannequin lettone, Marta, qui sera à Saint-Tropez tout le mois d’août et qui cherche à rencontrer du monde. « Il y a beaucoup de gens intéressants là-bas. Tu peux lui donner mon e-mail », répond Epstein.
Les échanges s’enchaînent dès le lendemain entre Epstein et Marta. « Envoie des photos de toi et de ta copine, où est-ce que tu es ? », écrit Epstein. « Super, ce serait génial :)).. ! J’ai loué une villa là-bas. Je t’envoie une photo dans quelques heures quand je rentre :) », répond Marta. Et Epstein d’enchaîner : « Tu as des copines à Paris qui pourraient me plaire ? »
Tous deux se connaissaient déjà avant cette discussion : en décembre 2009, Marta lui avait fait passer le CV d’une amie se décrivant comme une « étudiante, athlète et mannequin » pour un poste d’« assistante/secrétaire ». Soit les termes utilisés par Epstein pour parler des jeunes femmes qu’il prétendait employer et sur lesquelles il commettait des violences sexuelles.
Projets immobiliers d’ampleur
Saint-Tropez n’était-il qu’un lieu de villégiature pour le criminel sexuel ou envisageait-il de s’y installer ? Epstein n’a cessé de s’intéresser à des projets immobiliers d’ampleur dans la station balnéaire et ses environs. En 2006, il reçoit un plan de maison en construction dans la commune du Var. Le 1ᵉʳ septembre 2010, il échange avec une agence autour d’une résidence au sein des Parcs de Saint-Tropez, là où se regroupent aujourd’hui les milliardaires et industriels ayant acquis une propriété sur la presqu’île.
En juin 2011 lui parvient une annonce pour une propriété de 1 500 m² et 10 chambres, à 50 millions d’euros, à Saint-Jean-Cap-Ferrat. En janvier 2012, il discute avec le Norvégien Ola Maele, investisseur installé en Provence, à propos de propriétés en vente à Saint-Tropez, au-dessus de la plage de Pampelonne. La plus chère d’entre elles est affichée à 28 millions d’euros. Sollicité par Le Monde, Ola Maele affirme d’abord, contre l’évidence, qu’il n’a jamais été en contact direct avec Epstein. Puis, mis face à cette contradiction, il a cessé de répondre.
En avril 2019, Epstein discute par SMS avec un autre agent immobilier, à qui il explique son intention de vendre son ranch au Nouveau-Mexique pour s’installer en Europe. Aux Etats-Unis, des investigations judiciaires viennent d’être rouvertes contre lui. Epstein songe-t-il alors à un exil en France, partagé entre Paris et la Côte d’Azur ? Il demande en tout cas à son correspondant d’étudier les possibilités dans le sud de la France et formule ses requêtes : « Je préfère faire le moins de travaux possible vu que les permis et les ouvriers sont un cauchemar en France. 30 à 70 millions. Près de la mer mais pas de vent. (…) La maison doit chanter. »
Le 24 juin 2019 enfin, il échange avec Jabor Al-Thani, membre de la famille royale du Qatar et ami, à propos d’une villa de 5 000 m² à Saint-Jean-Cap-Ferrat, comprenant un parc de 4,5 hectares, deux piscines et un court de tennis, à vendre pour… 750 millions d’euros. De cette offre beaucoup trop chère pour lui, il aura à peine le temps de rêver. Quelques jours plus tard, le 6 juillet 2019, Epstein est arrêté sur le sol américain, à la sortie de son avion privé, en provenance de France, et est inculpé pour trafic sexuel. Un mois plus tard, il est retrouvé mort dans sa cellule.
Jérôme Lefiliatre, Vincent Nouvel, Stéphanie Pierre, et Lucie Soulier
(publié le 08/08/2024)