
MANIPULATION : Ceuta, des images d’une enclave pour alimenter les fantasme et les peurs
Je développe ce matin le texte que j’avais publié hier sur les réseaux sociaux concernant la présentation du "déferlement migratoire" sur l’île de Ceuta largement exploitée par l’extrême droite.
Je précise plusieurs points importants à la lumière des très nombreux messages reçus notamment sur mon compte Facebook et des compléments d’informations qui ont été apportés à partir d’analyses documentées, historiques, juridiques et géopolitiques. L’objectif de cette note factuelle est de donner le plus simplement possible une grille de lecture pour mieux comprendre la grande manipulation autour de cette "actualité", et ne pas oublier que 57 personnes sont mortes. Donc ne pas hésiter à partager ou à reprendre ce texte !
Depuis ce jeudi 30 juillet, on nous abreuve d’images chocs et de commentaires nauséabonds sur "l’invasion de l’Europe" par 60 000 jeunes marocains désœuvrés (plus d’1/3 des 15-25 ans sont au chômage au Maroc), en mentionnant rarement que 57 sont morts en mer, et que plus des 2/3 sont déjà repartis. Le plus étrange est que les principaux médias diffusent des images "d’invasion", mais aussi que Macron, Attal, Nunez, la droite et l’extrême droite abusent de commentaires virils et discriminatoires et que (presque) personne ne montrent une carte pour situer où se déroulent exactement les faits.
Un peu de géographie et d’histoire
Ceuta est un petit territoire de 18,5 km2et de 84 000 habitants, situé à la pointe nord du Maroc, bordant le détroit de Gibraltar, et formant l’une des deux frontières terrestres entre l’Afrique et l’Europe (avec Melilla, l’autre enclave espagnole). Ceuta est espagnole, fait partie de l’Union européenne mais se trouve sur le continent africain. En fait, c'est un peu la même situation que nos départements et territoires d’outre-mer situés sur d’autre continents.
Le statut actuel de Ceuta est le produit d’une longue histoire de colonisation européenne sur le continent africain. Ceuta est une enclave espagnole sur le continent africain, héritage colonial et anomalie stratégique. On n’y entre pas pour rejoindre l’Europe : on y reste bloqué. Juridiquement, administrativement, politiquement, un marocain en situation irrégulière à Ceuta n’a absolument aucune chance d’atteindre le continent européen. Les personnes interceptées sont renvoyées ou maintenues dans l’enclave. Ceuta n’est pas une porte d’entrée : c’est un sas fermé. Présenter cet événement comme une invasion immédiate du territoire français revient à effacer la géographie et le droit. Ceuta n’est pas Calais. Ceuta ne fait pas partie de l’espace Schengen ; il n’y a pratiquement plus de migrants en situation irrégulière qui n’aient pas été rapatriés et, selon l’organisme européen Frontex, l’Espagne est l’une des frontières extérieures les moins perméables de l’Union européenne, avec un nombre d’entrées irrégulières deux fois inférieur à celui enregistré, par exemple, en Italie ces dernières années.
La migration, la vraie, celle qui traverse les continents et les décennies, parce qu’il y a des guerres, qu’on ne peut pas se nourrir et que le climat est invivable, mérite qu’on la traite avec sérieux et humanité. Ce qui se déroule à Ceuta est une véritable manipulation.
Pour mettre en cause le gouvernement espagnol (de gauche), droite et extrême droite évoquent en premier le grand plan de régularisations exceptionnelles décidé par le Premier ministre Pedro Sanchez au printemps dernier. C’est cette stratégie, estiment-ils, qui a provoqué un "appel d’air" et les arrivées massives constatées cette fin de semaine. Or, le fameux plan décidé par les socialistes espagnols a officiellement pris fin le 30 juin dernier, il y a un mois et ne concernait que les étrangers travaillant clandestinement sur le sol espagnol depuis au moins 6 mois. Difficile donc d’imaginer ces milliers de marocains tenter une traversée dangereuse, en témoignent la mort de 67 personnes, uniquement dans l’intention de bénéficier de conditions de régularisation… qui n’existent plus.
L’autre aspect, passé également sous silence, tient à la géopolitique
Les grandes puissances n'ont jamais laissé le hasard décider du sort d'un détroit. Ceux qui contrôlent le détroit de Gibraltar tiennent la seule jonction naturelle entre l’Atlantique et la Méditerranée. Les États-Unis et Israël veulent verrouiller le passage. Parce que le détroit est l'un des plus stratégiques au monde, avec plus de 100 000 navires par an. Très rapidement, Donald Trump, qui fustige Pedro Sánchez depuis plusieurs mois, a jugé que les images de Ceuta ressemblaient à "l’invasion d’un pays", en accusant les socialistes espagnols de mener des "efforts délibérés" pour favoriser cette immigration clandestine… comme le feraient ses adversaires politiques démocrates s’ils gagnaient prochainement les élections aux Etats-Unis !
Par ailleurs, le roi du Maroc, soutien de Trump et Netanyahou, n’a pas apprécié le rapprochement diplomatique et économique du Premier ministre espagnol avec l’Algérie. Et quand en plus le gouvernement de gauche espagnol est le seul en Europe à dénoncer et à agir contre le génocide à Gaza, refuse de livrer des armes à Israël et dénonce la guerre engagée contre l’Iran et au Liban, on comprend mieux pourquoi l’embrasement pour tenter de le déstabiliser politiquement et de le marginaliser en Europe…
La crise de Ceuta n'est pas une crise migratoire. C'est une guerre pour le contrôle du détroit et une pression pour modifier la politique diplomatique indépendante et non alignée de l’Espagne. D’où la propagation par les réseaux sociaux de cette rumeur auprès des jeunes marocains leur expliquant que "la frontière avait été ouverte" vers l’Europe. Plusieurs journalistes ont même relaté comment l’armée marocaine acheminait les jeunes pour qu’ils franchissent la frontière.
L’indignité des "autorités" françaises
Le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez s’est empressé dès le vendredi matin d’annoncer que la France allait immédiatement renforcer ses contrôles aux frontières, "en profondeur", avant d’être conforté par le Président de la République, Emmanuel Macron, qui demandait ensuite à ce que "toutes les dispositions soient prises pour renforcer les contrôles à la frontière avec l’Espagne". Facile alors pour l’extrême droite de surenchérir en qualifiant ces migrants "de danger imminent". Et pourtant, la réalité est totalement différente : les quelques dizaines de jeunes marocain ("irréguliers") qui sont encore à Ceuta se trouvent sur un autre continent, dans une zone qui ne fait pas partie de l’espace Schengen, à 1 000 kilomètres du territoire français, de l’autre côté de la Méditerranée.
C’est précisément pour cela qu’il faut rester lucide en invitant nos concitoyens à ne pas tomber dans le piège de ceux qui transforment les images d’une opération politique en fantasmes et en peurs. Ne laissons pas les discours simplistes et les narratifs extrémistes faire croire à une “invasion” qui n’existe pas.
Les images de milliers de jeunes sur la plage servent au roi du Maroc pour rappeler son poids dans la région et créer un rapport de force dans les négociations géopolitiques. Elles servent la droite et l’extrême droite de l’Union européenne pour justifier des politiques sévères de contrôle et de discrimination. Elles servent aussi l’internationale réactionnaire pour alimenter un récit raciste de menace pour illustrer la thèse sur le "grand remplacement".
Derrière l’instrumentalisation de cette manipulation migratoire, on oublie les vies humaines qui sont affectées et surtout les 67 qui sont perdues. On veut faire oublier, et on nous fait rarement voir les vies et les voix de ceux qui connaissent la misère, la guerre, la faim et qui recherchent des perspectives pour simplement vivre.
Au-delà de ce douloureux épisode de Ceuta, la gravité et la réalité de la question de l’immigration exigent bien au contraire davantage de solidarité et d’humanisme. "Notre" planète, gangrénée par le système capitaliste en crise, se caractérise aujourd’hui par l'accumulation extravagante de richesses par quelques-uns, la circulation effrénée des armes et des biens d’une surconsommation délirante. Ce système à l'agonie est confronté aux déplacements non maîtrisés de populations provoqués par les guerres, les crises économiques et les effets du dérèglement climatique qu’il a lui-même généré. Il faut y répondre par la raison plutôt que par une hystérisation raciste qui conduit nulle part.
Il n’y a qu’une seule Terre !